Sergei Shoïgu, ministre de la Défense russe, a déclaré le 12 janvier que la Russie pourrait remplacer partiellement ses armes de dissuasion nucléaires par des armes de haute précision. Selon lui, « D’ici à 2021, les capacités de combat des forces stratégiques non nucléaires russes seront plus que quadruplées, ce qui donnera l’occasion de résoudre la question de la dissuasion non nucléaire. » Le missile de croisière à guidage de précision basé en mer représentera la majeure partie de la force de dissuasion conventionnelle.

Le chef de la défense a souligné que Moscou n’a nullement l’intention d’être entraîné dans une course aux armements. Des forces polyvalentes seront développées pour opérer en temps de paix et pendant les conflits armés, y compris dans la lutte contre les terroristes.

M.Shoïgu estime que cette évolution de la politique militaire contribuera à réduire les tensions internationales et à renforcer la paix dans le monde. Cette déclaration majeure, et quelque peu inattendue, a suscité un grand intérêt au sein des experts. Un coup d’œil sur la question montre que M. Shoïgu avait de bonnes raisons d’annoncer cela. L’industrie de défense russe est à la hauteur de la tâche et le conflit en Syrie a donné la chance de la voir à l’œuvre sur le terrain.

Beaucoup a déjà été dit au sujet des missiles mobiles à courte portée Iskander récemment déployés en Crimée et en Syrie. Les missiles Kalibr tirés depuis la mer ont passé l’épreuve du feu dans ce dernier pays déchiré par la guerre. Ces efficaces armes à longue portée peuvent être tirées de diverses plates-formes, aussi bien des sous-marins que des navires de la taille d’une corvette ou d’une frégate, capables de naviguer dans des fleuves.

Et ces armes ne sont pas seulement navales. Le missile air-sol Kh-101, dont la portée va jusqu’à 4500 kilomètres, a aussi été engagé en Syrie. Ce missile peut être équipé d’une ogive explosive, pénétrante ou à fragmentation. L’ogive conventionnelle est bourrée de 400 kg d’explosifs. Avec une portée maximale de 5500 km, la dérive maximum du missile est de 20 mètres. Pour les cibles mobiles, la précision est de 10 mètres. La précision la plus grande est de 5 mètres.

Ce missile peut être tiré par les sous-marins de classe Yasen (Projet 885) – ces navires sont cités par Defencyclopedia parmi les dix armes russes les plus efficaces. Un sous-marin peut amener 32 missiles Kh-101.

Le Kh-101, une « arme stratégique conventionnelle », est capable de détruire les principaux objectifs sans occasionner des dégâts collatéraux, comme des retombées radioactives ou des destructions d’infrastructures civiles.

Les objectifs du genre sites européens de missiles anti-balistiques de l’OTAN, peuvent être neutralisés par les nouveaux planeurs hypersoniques conventionnels ultra-maniables russes. L’année dernière, la Russie a effectué une série de tests de l’aéronef d’attaque hypersonique Yu-71. Le Yu-71 fait partie du programme de missiles secrets de nom de code « Projet 4202 ». Il est dit que ce planeur a atteint des vitesses allant jusqu’à 11265 kilomètres/heure. Du fait de sa maniabilité remarquable, et à grande vitesse, cet engin peut venir à bout de n’importe quel bouclier de défense.

La Russie a aussi réussi les tests de son planeur Yu-74, un engin expérimental hypersonique. Le Yu-74 était embarqué sur le missile balistique intercontinental RS-18A (nom de code OTAN SS-19 Stiletto). Lancé depuis la base de missiles de Dombarovsky dans la région d’Orenbourg, le planeur a touché une cible située à [~5900 km dans le polygone de tir de] Koura, à l’Est de la région nord du Kamtchatka, en Extrême-Orient russe.

Armés d’ogives conventionnelles, ces aéronefs seront des armes neutralisantes parfaites. Avec ces engins positionnés et prêts,  toute cible dans un rayon de près de 10 000 kilomètres peut être frappée dans l’heure.

La déclaration du ministre de la Défense russe reflète la réalité – les vingt ans de supériorité US dans les armes guidées de précision à longue portée est terminée. Cela change beaucoup de choses. La Russie et les USA deviennent rivaux dans l’art d’acquérir des compétences dans les systèmes à guidage de précision opérationnels.

L’influence de la politique étrangère qu’avait Washington jusqu’à présent est remise en question. La capacité de la Russie à user de la force à distance lui donne un ascendant important pour promouvoir ses intérêts et avoir un impact bien plus grand sur l’évolution des événements dans les régions comme le Moyen-Orient.

Les systèmes conventionnels de haute précision créent un certain nombre de problèmes qui rendent singulièrement plus compliqué d’évaluer l’équilibre stratégique et le potentiel des forces de dissuasion. En théorie, cela peut compliquer les négociations sur le contrôle des armements et poser des problèmes en ce qui concerne le nouveau Traité de réduction des armes stratégiques et le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (Traité FNI).

Jusqu’à présent, les USA ont évité toute négociation sur les mesures de contrôle des armements pouvant limiter ou même simplement réglementer leur potentiel conventionnel. Les capacités des USA et de la Russie restent non maîtrisées. Il reste à voir si la position US changera au vu des évolutions susmentionnées. Au plus fort de la guerre froide, les parties ont conclu des accords de limitation des armes nucléaires. Un accord sur les armes guidées de précision conventionnelles pourrait certainement être conclu.

Dès que l’égalité approximative sera sur le point d’être atteinte en ce qui concerne les armes guidées de précision à longue portée, il pourrait être judicieux pour la Russie et les USA de traiter des implications des missiles de croisière non nucléaires pour l’avenir de la maîtrise des armements. Ce ne sera pas facile. Le régime de contrôle des armes actuel n’est pas conçu pour traiter ce genre d’armes.

Les armes guidées de précision à longue portée non nucléaires lancées de la mer ou des airs, et les aéronefs hypersoniques, n’ont jamais figuré au programme des pourparlers sur les forces armées conventionnelles en Europe. Si le Traité FNI devient inapplicable, les missiles terrestres conventionnels à portée intermédiaire échapperont aussi à tout contrôle. Les limitations ordinaires des forces conventionnelles ne sont pas pertinentes. Mais un nouvel ensemble d’outils de contrôle des armements pourrait aider à aborder le problème. Le Document de Vienne pourrait peut-être être élargi à d’autres domaines. Tout a un début. Il est important de commencer.

Strategic Culture Foundation, Andrei Akulov

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