Jaman Eka vient de passer l’une des semaines les plus noires de sa jeune existence. Depuis l’annonce surprise, le 8 novembre, du gouvernement indien d’invalider les plus grosses coupures, celles de 500 et 1  000 roupies (7 et 14 euros), soit 86 % de la valeur fiduciaire en circulation, il passe l’essentiel de son temps libre à chercher du liquide. Cet homme de 32 ans, qui officie de nuit pour une société de nouvelles technologies, prend sur ses heures de travail pour faire la queue aux distributeurs de billets, mais il n’a pu en retirer qu’une fois. Et seulement la somme maximum autorisée : 2  000 roupies (28 euros). Les machines, prises d’assaut, sont rapidement dévalisées, d’autant qu’elles ne dispensent que des petites coupures de 100 roupies : les nouveaux billets de 500 et 2 000 roupies ne sont pas encore acceptés par les distributeurs.

Bagarres

La plupart des magasins du quartier de Jaman, dans la banlieue Est de New Delhi, ne prennent pas la carte bancaire. Il doit donc emprunter du liquide à ceux qui en ont encore pour acheter du lait pour sa fille de 2 ans. Samedi, l’enfant souffrait d’une très forte fièvre, mais les médecins de garde n’ont pas accepté la carte. Il a fallu attendre le lendemain pour voir un pédiatre, en utilisant un portefeuille électronique. et la santé de l’enfant a alors empiré. Au bout de quatre jours, la fièvre peinait à retomber. «Le médecin nous a dit que si nous avions pu le voir avant, cela aurait pu être contrôlé», se désole Jaman.

Cette histoire est celle de millions d’Indiens, dont la vie a été bouleversée par cette décision exceptionnelle, prise dans le but de couper l’herbe sous le pied des fraudeurs du fisc, des hommes corrompus et des financiers du terrorisme. Du jour au lendemain, tous les Indiens ont dû venir déposer leurs anciens billets sur leur compte en banque et ainsi les déclarer. Aucune question n’est posée pour des sommes inférieures à 3  400 euros (alors que le salaire mensuel en Inde est d’un peu plus de 40 euros), mais ceux qui cachent des grosses sommes en liquide et ne peuvent expliquer leur provenance ont le choix ­entre soit les verser, payer 30 % d’impôts dessus et une forte amende, soit les perdre à jamais.

Dans les premiers jours, la mesure a été décrite par certains médias comme un «coup de maître» du Premier ministre, Narendra Modi, pour lutter contre la corruption et l’économie parallèle, deux énormes fléaux de la troisième économie d’Asie. 87 % des transactions sont réalisées en liquide dans le pays et beaucoup de commerces ne déclarent souvent pas ces paiements, ce qui leur permet d’éviter de payer des impôts, quitte à garder des montagnes de billets dans leurs coffres. On estime que cet «argent noir» représente 20 % du PIB de l’Inde, soit l’équivalent de celui de la Thaïlande. Cette démonétisation temporaire a également pour but de forcer les Indiens à utiliser des moyens de paiement électroniques et d’ouvrir des comptes en banque pour déposer leurs économies.

Mais l’électrochoc semble être trop puissant et a paralysé une grande partie de l’économie indienne. Dix jours après la décision, des dizaines de personnes continuent à faire la queue, de jour comme de nuit, devant chaque distributeur qui fonctionne. Des bagarres font maintenant rage, tant les gens sont exaspérées. Une dizaine de personnes sont mortes d’épuisement dans les files d’attente car elles n’avaient pas de liquide pour payer leurs soins à l’hôpital. Certaines pharmacies peinent à s’alimenter en médicaments, car leurs fournisseurs refusent les chèques. Les marchés et épiceries populaires, qui fonctionnent qu’en liquide, sont désertées.

Faute de demande, le prix des légumes a chuté de moitié dans le plus grand marché du nord de l’Inde et les agriculteurs, dont beaucoup n’ont pas de compte en banque, craignent ne pas pouvoir acheter les graines et engrais pour la semaison d’hiver.

Coup politique

Le Premier ministre assure que cette mesure est dirigée contre les nantis, mais ce sont surtout les plus modestes qui en paient pour l’instant le prix. Et il n’est même pas sûr qu’elle soit si efficace : «Ceux qui ont de l’argent sale depuis longtemps l’ont généralement déjà blanchi, car une faible partie de ces sommes sont gardées en liquide, affirme Gurbachan Singh, chercheur à l’institut indien de statistiques. Pour ceux qui ont encore du liquide, il y a toujours un peu de blanchiment en cours, à travers de l’or par exemple.» 

Or il existait des moyens plus efficaces et ciblés, affirme cet économiste,en utilisant notamment les informations des services secrets, des autorités fiscales et des députés locaux. Mais ces poursuites requièrent la coopération d’une bureaucratie lente et peu transparente, ce qui aurait été compliqué et aurait privé le Premier ministre de ce coup politique. Enfin, l’élimination d’une partie de l’argent sale n’empêchera pas à une nouvelle économie parrallèle d’émerger. «Le gouvernement doit prendre des mesures contre la corruption à plus long terme, sinon nous serons rapidement revenus à la case départ», conclut Gurbachan Singh