Par James George Jatras

Le président américain Donald J.Trump a passé la semaine dernière à lancer des initiatives qui semblaient délibérément destinées à faire hérisser les cheveux de ses détracteurs.

Il a organisé une rencontre d’égal à égal avec Kim Jong-un, de Corée du Nord – qui est un homme très méchant !

Il a réitéré sa volonté de rencontrer le président russe Vladimir Poutine – un homme encore pire !

Il s’est moqué de nos partenaires commerciaux et les a menacés – en leur imposant des taxes douanières !

Il a suggéré qu’une Russie impénitente (un très mauvais pays !) devrait être réintégrée dans le gentil G7 !

Il a couronné le tout en suggérant que comme la Crimée est russophone elle devrait faire partie de… la Russie !

Comme le résume vulgairement Rick Wilson, un Républicain mais un apparatchik  anti-Trump :

« Depuis la semaine dernière, Trump est clairement un homme qui copule avec les dictateurs. C’est un fan de Poutine, Kim, Duterte, et le pire du pire des exemples d’oppression, de brutalité et de valeurs anti-occidentales que le monde a à offrir. [ . . . ]

Cette semaine, l’amour de Trump pour les dirigeants autoritaires, les dictatures, est nettement visible par ses actions et ses paroles.  Donald Trump s’est d’abord rendu au G-7 pour faire échouer les discussions par une combinaison d’insultes sorties tout droit d’une bande dessinée, d’un concours de démolition diplomatique, d’acclamations pour Poutine et de pétulance digne d’un bébé géant.

S’en est suivi le show de merde de Singapour. Ce fut un monstrueux événement de télé-réalité, comme prévu. Mais il a quitté nos alliés dubitatifs qui regardaient ce nouvel Axe des trous du cul (CRANK) que Trump a rejoint : la Chine, la Russie, l’Amérique et la Corée du Nord. Finalement, on n’a pas eu l’impression qu’il cherchait une dénucléarisation, mais des conseils de gestion de la part du petit voyou qu’est Kim.

Pour un président américain, normaliser, excuser et s’allier avec les pires des mauvais acteurs du monde tout en insultant, dégradant et détruisant nos alliés et alliances serait déjà épouvantable en toute circonstance. Le fait qu’en plus Trump se comporte comme un frère bouillonnant, impatient, désespéré de rejoindre la Phi Sigma des dictateurs ne fait qu’empirer les choses. »

Pour le moment, mettons de côté la prétendue sympathie de Trump pour l’autoritarisme et concentrons-nous sur l’accusation que Trump est « insultant, dégradant et destructeur vis-à-vis de nos alliés et alliances », une opinion que tout le spectre de l’establishment soutient, des néoconservateurs comme Max Boot à l’extrême gauche du Congrès démocratique de Californie, Maxine Waters (célèbre pour son inquiétude au sujet de l’agression russe dans un Limpopo imaginaire). Comment Trump ose-t-il menacer des relations aussi précieuses !

Sauf que ces soi-disant « alliés et alliances » ne sont d’aucune valeur pour les États-Unis. Ils sont un danger réel et nous portent préjudice.

Mettons les choses au clair : les États-Unis n’ont pas de véritables alliés. Il y a des pays que nous dominons et contrôlons, que nous appelons, pour être corrects, des États clients ou même satellites. (Cela dit, étant donné le fait que la classe politique américaine est achetée par Israël et l’Arabie Saoudite, il semble plutôt que nous sommes leurs clients, et non l’inverse…). Inversement, par antinomie, les pays qui ne sont pas des satellites sont nos ennemis, soit actuellement (la Russie, la Corée du Nord, l’Iran, la Syrie), soit potentiellement (la Chine).

Mais avons-nous de véritables alliés – c’est-à-dire des pays qui assurent une sécurité mutuelle pour les États-Unis et dont les contributions nous permettent, nous les Américains, de nous sentir plus en sécurité dans notre propre pays ?

Essayez d’en nommer un.

Commençons par le grand-père de nos alliances, l’OTAN. En quoi le fait d’avoir un pacte de défense mutuelle avec, disons, la Pologne et les États baltes, qui sont violemment opposés à la Russie, rend l’Amérique plus sûre ? Comment, par exemple, le minuscule et corrompu Monténégro contribue-t-il à la sécurité des États-Unis ? Ces pays vont-ils défendre l’Amérique d’une manière envisageable ? Même s’ils le voulaient, comment le pourraient-ils ?

D’ailleurs, contre quelle « menace » nous défendraient-ils ? La Lettonie va-t-elle aider à construire le mur de Trump à la frontière mexicaine ?

« Nos alliés de l’OTAN nous aident en Afghanistan », nous dit-on. L’OTAN-machin, ce sont les Américains qui assument presque tous les combats et subissent toutes les pertes. C’est notre argent qui est gaspillé là-bas. Peut-être que sans la feuille de vigne d’une mission dans le cadre d’une alliance, nous aurions depuis longtemps réévalué ce que nous y faisons encore, après 17 ans.

Puis vient la réponse : la Russie. Sauf que la Russie n’est pas une menace pour les États-Unis. Malgré tout leur battage médiatique, même les pays les plus russophobes de l’OTAN ne croient pas vraiment qu’ils sont sur le point d’être envahis. Et même s’ils l’étaient, cela ne fait pas encore de la Russie une menace pour nous – ou ne le serait pas sans l’existence même de l’OTAN et d’une présence américaine avancée aux frontières de la Russie et sur les côtes de la mer Noire et de la mer Baltique. Comment le fait de risquer gratuitement un conflitavec le seul pays de la planète dont l’arsenal stratégique peut nous anéantir fait que les Américains sont plus en sécurité ?

Comme l’a fait observer le professeur Richard Sakwa, « l’OTAN n’existe que pour gérer les risques créés par son existence ».

Observons d’autres alliances supposées précieuses.

Pourquoi avons-nous besoin de la Corée du Sud et du Japon ? « Contre La Chine ! ». Mais à l’exception d’un stock nucléaire beaucoup plus petit que notre force de dissuasion intercontinentale, la Chine ne représente pas une menace militaire pour nous. « Oui, mais Pékin représente un danger pour la Corée du Sud et le Japon. » Peut-être, peut-être pas. Mais même si c’est le cas, en quoi est-ce notre problème ?

Pourquoi avons-nous besoin d’Israël, de l’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis et d’autres pays du Moyen-Orient ? Nous ne sommes pas dépendants de l’énergie de la région comme nous l’étions lorsque Jimmy Carter a proclamé que c’était un intérêt national vital, il y a quatre décennies de cela. « Eh bien, l’Iran ! ». Mais les Iraniens ne peuvent rien nous faire. Oui, mais ils détestent Israël, l’Arabie Saoudite, etc. Encore une fois, quel est le rapport avec nous ?

Dans chaque cas, l’argument d’un intérêt américain est une tautologie. Les États-Unis ont besoin d’alliés dans le seul but de se défendre contre de prétendues menaces, non pas contre nous, mais contre ces mêmes alliés. C’est comme un cornet de glace qui se lèche lui-même.

Ce serait déjà assez mauvais si ces fausses relations d’alliance n’étaient que préjudiciables en ce qui concerne les querelles dans lesquelles nous n’avons aucun intérêt, le gaspillage d’argent et d’hommes dans des régions du monde où notre sécurité n’est pas en jeu. Mais il y a aussi un coût économique direct, ici même au pays.

Basé sur le besoin revendiqué d’avoir des alliés, la politique commerciale américaine « alliée » est, depuis la Seconde Guerre Mondiale, presque conçue pour miner les intérêts économiques des travailleurs et des producteurs américains. En commençant par l’Allemagne et le Japon, nos ennemis vaincus, nous leur avons offert un accès virtuellement libre de droits de douane et non réciproque à notre immense marché intérieur pour aider leurs économies à se remettre de la destruction due à la guerre ; en retour, nous avons pris leur souveraineté : le contrôle de leurs politiques étrangères et sécuritaire, ainsi que de leurs établissements militaires et de renseignement, plus des bases permanentes sur leur territoire.

Cet arrangement est devenu la norme avec d’autres pays d’Europe non communiste, ainsi qu’avec certains pays d’Extrême-Orient, notamment la Corée du Sud. Le commerce asymétrique est le ciment qui maintient les satellites en place, autant ou plus que les affirmations gonflées de menaces militaires (et qui maintient en place les entreprises qui bénéficient de dépenses militaires surgonflées). En effet, nos « alliés » ont cédé le contrôle géostratégique de leur propre pays et sont récompensés au détriment des intérêts économiques nationaux américains. Déjà d’une valeur douteuse à son apogée, ce modèle a non seulement survécu à la fin de la Première Guerre froide, mais a continué de croître, contribuant ainsi à la montée de la Deuxième Guerre froide.

Dans ce contexte, on comprend que les taxes douanières de Trump s’harmonisent avec ses autres blasphèmes, comme s’attendre à ce que les bons à rien en fassent plus pour leur propre défense. Il les met au défi de réduire les taxes douanières à zéro sur une base bilatérale réciproque – sachant pertinemment qu’ils ne le feront pas parce que cela gâcherait leur confortable arrangement aux dépens des travailleurs américains. Trump conditionne le caractère sacré de l’obligation de défense mutuelle prévue à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord au fait que ces pays atteignent un niveau de dépenses militaires équivalent à deux pour cent de leur PIB – sachant que peu d’entre eux le feront puisqu’ils ne sont pas confrontés à une menace militaire extérieure et préfèrent garder l’argent.

À sa façon franche mais zigzagante Trump fait ce qu’il a dit qu’il ferait : privilégier l’Amérique et les Américains. Comme il l’a dit, cela ne signifie pas une hostilité à l’égard d’autres pays, dont les dirigeants ont le devoir de faire passer leurs pays et leurs peuples en premier. Cela signifie à la fois arrêter que nos alliés nous prennent pour des vaches à lait, tout en leur restituant leur souveraineté et leur indépendance que, pour beaucoup d’entre eux, ils ne veulent plus.

En dernière analyse, ce qui fait vraiment peur à des gens comme Rick Wilson, c’est la perte d’un racket tordu, vieux de plusieurs décennies, qui a été si lucratif pour un nombre incalculable de coucous et de profiteurs. Comme le décrit James P. Pinkerton, ancien assistant de Ronald Reagan et George H.W. Bush : « Les fondations géopolitiques qui formaient la base des sept dernières décennies sont remises en question et transformées – ou, comme les critiques préféreront le dire, subverties et trahies. Pourtant, pendant que ses myriades d’ennemis préparent leurs prochaines attaques politiques, juridiques et mondiales, Trump est l’homme qui chevauche sur la scène mondiale, souriant, serrant des mains, signant des accords – et remaniant sans vergogne l’ordre ancien. »

Alors allons-y.

James George Jatras

Source Strategic Culture

Traduit par Wayan, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

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