Quelques années seulement après son adoption, la règle Volcker – volet de la loi Dodd-Frank limitant la spéculation bancaire aux États-Unis – pourrait bientôt être sérieusement édulcorée… Après le désastre de la crise financière de 2008-2009, la règle Volcker – du nom de l’ancien banquier central et conseiller du président Obama, Paul Volcker – avait été adoptée dès 2013 et mise en oeuvre l’année suivante. Or, elle est actuellement dans le collimateur de l’administration Trump, le lobby bancaire militant pour son assouplissement afin de donner aux établissements financiers plus de marges de manoeuvre pour spéculer pour leur propre compte.

La règle Volcker “visait, en interdisant aux banques les opérations de trading pour compte propre, à éviter qu’en cas de crise financière les autorités et le régulateur américains se retrouvent pris en otage par les banques”, explique Daniel Gerino, président de Carlton Sélection. La règle Volcker – un pavé de presque 1.000 pages -, jugée complexe et lourde par ses détracteurs, a eu jusqu’ici au moins le mérite d’encadrer les activités spéculatives des banques, dont les investissements massifs dans des produits dérivés risqués avaient provoqué il y a dix ans un choc inédit depuis le krach de 1929 et la Grande dépression des années 30. “Sur le marché des dérivés classiques, les chambres de compensation sont là pour éviter les chocs, via le mécanisme des appels de marge, mais ce sont des opérations de dérivés non régulées – de gré à gré – qui ont provoqué la faillite de Lehman Brothers et la crise des subprime”, relève à cet égard Daniel Gerino.

Le champ d’action des établissements bancaires classiques s’est restreint, puisqu’on leur a “interdit des opérations de gré à gré, de trading pour compte propre, de prendre des participations au capital de sociétés, tandis que de ce côté-ci de l’Atlantique, EMIR (European market and infrastructure regulation), régulation financière européenne, a établi un inventaire de toutes les opérations sur dérivés et apporté une sécurité sur les opérations de gré à gré”, souligne Daniel Gerino.

On voit donc bien que la règle Volcker est une des lois les plus importantes depuis le Glass-Steagall Act de 1933, une mesure phare de la Grande Dépression ayant acté la dissociation des banques commerciales et des banques d’investissement aux États-Unis afin de protéger l’épargne des ménages. “Reste que la ségrégation – entre les établissements bancaires classiques et les autres – associée à la règle Volcker se traduit par un renchérissement des coûts pour les banques souhaitant réaliser des opérations souffrant de restrictions. Une évolution dénoncée par le lobby bancaire américain, qui s’est plaint auprès du gouvernement, en soulignant que la règle Volcker équivalait pour les établissements de l’oncle Sam à un boulet dont n’étaient pas lesté leurs concurrents européens”, rapporte Daniel Gerino.

L’expert juge toutefois que la règle Volcker équivaut à un garde-fou bienvenu, avec une sécurité accrue pour le système financier. “L’adoption de la règle Volcker était nécessaire, car de nombreux produits financiers étaient vendus par des gens qui ne les comprenaient pas. C’était devenu le far west”, dénonce l’expert. “Supprimer la règle Volcker serait un non sens car les prises de risques se multiplieraient, avec la fragilisation de nombreux établissements à la clé. Ce serait vraiment dommage de se passer des mécanismes de sécurisation des avoirs des épargnants et des stress tests, car en cas de nouvelle crise, le choc pourrait être violent”, avertit Daniel Gerino.

La refonte envisagée de la règle Volcker cadre bien avec l’America first (l’Amérique d’abord) prôné par Donald Trump. En effet, ce que les banques américaines veulent, c’est s’affranchir de ses contraintes pour tirer leur épingle du jeu et damer le pion à leurs concurrentes étrangères. “Avec l’assouplissement envisagé de la règle Volcker, la banques américaines devraient voir leurs coûts diminuer, ce qui leur procurerait un avantage compétitif vis-à-vis des établissements du reste du monde, qui resteront quant à eux soumis à des stress tests (tests de résistance aux chocs, NDLR) plus fréquents et plus complexes, d’autant que les autorités européennes excluront tout rétropédalage sur le front de la réglementation”, estime Daniel Gerino. Reste qu’avec une régulation au rabais, les banques américaines prendront plus de risques, fragilisant ainsi le système financier mondial. Or, on ne peut pas se permettre une nouvelle crise d’ampleur, qui susciterait une vraie défiance vis-à-vis du secteur financier”, souligne Carlton Sélection.

Reste à savoir si la règle Volcker sera réellement assouplie, en pratique, car les autorités de régulation américaines la voyaient d’un très bon oeil, relève Daniel Gerino. “Si elle devait être édulcorée, gageons que Goldman Sachs et consorts s’engouffreraient dans la brèche, multipliant les opérations spéculatives – et donc risquées -, avec des excès à la clé”, souligne-t-il, rappelant que les exagérations se terminent dans la douleur, à l’image du krach de 1929, qui avait éclaté sur fond de brutal assèchement de la liquidité, après une explosion incontrôlée des financements lors des Années Folles. “Une dérégulation fragiliserait la sécurité des avoirs et le système financier dans son ensemble. D’autant que les banques américaines ne sont pas les seules concernées. En effet, les banques européennes ont pour la plupart des filiales américaines, qui seraient elles aussi de la partie… Même avec des garde-fous, des chocs peuvent survenir. Alors sans…”, met en garde l’expert.

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