Il faut se replonger dans les vrais historiens.

Voici comment Michelet décrit la chose – moment de la Régence en France :

« L’Angleterre prit force et vigueur, justement parce qu’il n’y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de l’argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite la haute propriété ; bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer ; je veux dire, lui ouvrit le commerce du monde. (Histoire de France, Tome XIV : La Régence) »

Le fric fait bon ménage avec le patriotisme – surtout via la presse qu’il contrôle, rappelle Michelet qui ne connaitra pas la diamantaire guerre des Boers et ses camps de concentration pour enfants :

« Ce parti de l’argent se vantait d’être le parti patriote. Et la grande originalité de l’Angleterre, c’est que cela était vrai. La classe des rentiers et possesseurs d’effets publics, spéculateurs, etc., qui était pour les autres États un élément d’énervation, pour elle était une vraie force nationale.

Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle poussa tout entière d’un côté. »

Créée en 1694 dans des conditions pas très claires selon moi, la banque d’Angleterre va transformer le monde (toujours pour reprendre Ferguson) :

« Second terrain, la Banque (simplement de change et d’escompte), mais qui soutient l’État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.

J’ai montré au précédent volume la large exploitation que firent les patriotes, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu immense qui se fit sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang (obstinément versé, parce qu’il se transmutait en or), c’est le grand négoce du temps. »

Après on va passer à un historien plus sérieux sur ce terrain, et nommé Karl Marx. Lui comprend avant Drumont qu’on passe « du crédo au crédit ».

« Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. »

La dette est le caractère (en grec, c’est la marque de l’esclave) des temps modernes :

« La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. »

Debitum signifie le péché, qui donne la dette. C’est pourquoi Marx ajoute :

« Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable.

La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire »

C’est le début des intermédiaires et des Middlemen :

« Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. »

Bien avant les Sutton et Mullins, Marx définit les banques nationales, ces associations de malfaiteurs :

« Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. »

Il rappelle dans ce chapitre les bontés de l’administration coloniale british, toujours donnée en exemple (et pour cause) :

« En 1866, plus d’un million d’Hindous moururent de faim dans la seule province d’Orissa. On n’en chercha pas moins à enrichir le trésor public en vendant très cher aux gens affamés les denrées. »

La banque d’Angleterre fait facilement fortune ! Et l’on comprend que son propos est moins de soulager la misère du pauvre en Irlande que de faciliter l’enrichissement de l’oligarchie dans les conquêtes coloniales !

« Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu’on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d’échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l’achat de métaux précieux. »

Marx décrit délicieusement ce satanisme industriel (« le pire je gagne, face tu perds » de nos éconoclastes actuels) :

« Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effectua ses prêts à l’État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d’une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu’à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. »

Les falsificateurs remplacent les sorcières.

« Dans le même temps qu’on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque. »

Après on rentre dans le siècle du maquereau, pardon, du bossu (dont j’ai parlé longuement dans mon livre sur les conspirations) :

« Il faut avoir parcouru les écrits de ce temps-là, ceux de Bolingbroke, par exemple, pour comprendre tout l’effet que produisit sur les contemporains l’apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d’affaires et loups-cerviers. »

L’important est de continuer.

Nicolas Bonnal

Sources

Karl Marx – Le capital, I, VIII

Jules Michelet – Histoire de France, Tome XIV : La Régence)

Paul Féval –  le bossu (ebooksgratuits.com)

Nyall Ferguson – Empire, how Britain made the modern world

Nicolas Bonnal – Les grands auteurs et la conspiration

Photo: La banque d’Angleterre